Gilles Séguin a une feuille de route... et un porte-folio bien remplis. Né à Montréal en 1936, il a été tour à tour, ou ensemblier, dessinateur, maquettiste, décorateur, graphiste, concepteur visuel pour la télévision, illustrateur d'articles et de nouvelles. Il est aussi peintre et, à ce titre, expose beaucoup. En 1974, il dessine une série de croquis ayant pour thème les ruelles de Montréal dont quelques-uns ont paru dans Perspectives. En 1975, il acquiert à Saint-Fabien une ferme, dont il exploite les 142 acres de terre, et une érablière de plus de 2,000 entailles. Il troque alors les arrière-cours de la métropole pour les espaces largement ouverts du Bas-SaintLaurent, et entreprend de parcourir, crayon en main, rangs, rues et villages.
En 1977 et 1978, il persuade le ministère des Affaires culturelles de lui octroyer une bourse qui lui permet, de peindre maisons et bâtiments du Bic jusqu'à SaintFrançois-Xavier-des-Hauteurs depuis les rives du fleuve jusqu'aux plateaux de l'intérieur. Il a ramené de ces <excursions> une centaine de dessins, d'encres et d'aquarelles qui ont fait l'objet d'expositions itinérantes dans les villes et villages de St-Luce, de St-Donat, de Rimouski, de Trois-Pistoles, de Saint-Fabien et de Saint-François Xavier-des-Hauteurs. J'ai beaucoup aimé cette expérience, me dit-il. Les gens venaient voir leur maison, celles de leurs voisins. Ils s'exclamaient en les reconnaissant. Ils se les montraient, les regardaient avec beaucoup d'attention, en soulignaient les détails en racontant son histoire.
Les encres et aquarelles de Gilles Séguin livrent une vision, une version des maisons et bâtiments de la Côte-Sud qui mériteraient d'être considérées comme un document révélateur de la vie d'une époque et d'une région. Ce sont presque des photographies tant le trait est réaliste. Les lignes sont fines et l'utilisation de la couleur est réduite à l'essentiel. Cette technique, qui a certaines affinités avec celles utilisées jadis par les Orientaux, fait ressortir la structure architecturale des maisons et bâtiments et permet à l'oeil de saisir, d'un croquis à l'autre, les similitudes les filiations, les grands traits évolutifs. L'artiste, par contre, s'est permis des libertés au cours de ce travail de restitution d'un certain patrimoine. Ainsi, les maisons sont-elles presque toujours considérées et reproduites dans un angle, rarement de façade: elles prennent de la sorte plus de relief, de texture, de profondeur.
Elles sont aussi présentées dans un décor hivernal qui leur confère encore plus de dépouillement; d'autre part, I'ensemble des formes et des couleurs de la neige, de l'horizon et du ciel laissent percevoir le type de climat et le cadre physique ambiants, témoignant du genre de relation qui a pu s'établir en ce pays entre l'homme et son milieu. On y devine un genre de vie, une histoire, des prospérités variables, une tradition, des influences, des techniques qui changent ou qui durent et révèlent encore bien d'autres détails importants. Enfin, Gilles Séguin a volontairement isolé les maisons. Très fidèle dans la reconstitution de leurs traits, il a toutefois modifié leur décor immédiat. En effet chaque maison est présentée seule, au milieu d'un espace vide. Ce procédé, s'il met davantage en valeur chaque maison, rend plus difficile la perception des modalités d'intégration de chacune à son voisinage et l'identification même de ce voisinage (est-il urbain? est-il rural?). Par ailleurs, I'artiste leur <impose> par le dessin une certaine restauration: il les épure, n'en montre pas tous les défauts, magnifie la perspective, etc. S'en dégage donc une vision assez bucolique de cette portion du patrimoine batît québécois.
Normand Cazelais
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