Le Québec aurait-il découvert son Van Gogh?
Personnalité insondable, style tout a fait personnel, Gilles Séguin est l'image même du peintre qu'imaginaient les romantiques d'autrefois. C'était la Bohême où les chefs-d'oeuvre dormaient sur un oreiller actif avant d'être découverts quarante ans plus tard. C'était l'entêtement à vouloir peindre envers et contre tous.A cinquante ans, Séguin a roulé sa bosse sur trois continents, distribuant ses pinceaux et ses toiles aux quatre vents, son amitié et sa générosité à tous les passants, et sa fidélité a quatre femmes de quatre couleurs. Débuts aux Beaux-Arts, camarade de classe de Tex Lecor, il ne poursuit pas,
Premier abandon pour un «job» à Radio-Canada. Première exposition de toiles qui a bonne presse...Rêve de grandeur, première illusion d'un rêveur invétéré. Le bateau est lancé dans le courant impétueux qui va le mener de méandres en méandres, de découvertes en découvertes, de joies en joies, de regrets en regrets. Enfin la vie trépidante est à sa portée. Demain sera toujours plus beau qu'aujourd'hui et la route mène sûrement vers un village plus hospitalier que le dernier
Mais pour ceux-là qui n'agissent jamais «comme les autres», qui sont vaccinés de la maladie de la créativité et qui semblent visés, rien n'arrive dans «le bon sens». Coup du sort, accident d'automobile, perte d'un oeil... découragement, déprime, le monde est devenu noir. Il laisse son emploi, sa famille, ses illusions et ses pinceaux et part oublier vers New-York; ou il reprend le goût de la «grande peinture». Picasso, Malaga et tous les clichés des «intellos» Iui bourdonne dans la tête. Départ pour l'Espagne ou il flâne en y ajoutant le reste de l'Europe jusqu'aux Canaries durant quatre ans. Il vit des touristes et ne peut trouver le bout de l'arc-en-ciel. Il rencontre un Montréalais qui lui parle des merveilles du dessin a l'ordinateur ce qui entraîne un retour aux sources et a Radio-Québec ou il participe aux cent premières émissions du nouveau réseau comme concepteur.
«La bougeotte» lui tord à nouveau les tripes et c'est vers l'Afrique qu'il oriente cette fois sa boussole. D'aventure en aventure, il apprend à détester ces personnages officiels chargés d'aider le tiers monde et qui se gave a même les fonds qu'ils doivent administrer. Il est scandalisé des abus des blancs envers les noirs. Il proteste, se fait des ennemis et...doit revenir à Montréal après s'être fait cambrioler. Il travaille à la pige comme concepteur visuel et directeur artistique à la télévision. Il se présente en galerie, travaille a une pseudo-commande durant deux ans mais la malchance le surplombant comme une auréole, il fait un faux pas et est évincé par le galériste. Il admet volontiers que sa naïveté et un enthousiasme insouciant sont partiellement responsables de cet épisode. Encore une fois, au fond du baril, il cherche son Eldorado vers la république Dominicaine ou la langueur du climat et des gens lui fait plaisir bien qu'il s'y soit fait dévaliser. Il a développé un goût viscéral pour le monde des Noirs. Il revient se ravitailler et repart pour Haïti où il peint.
Durant ces trente années de voyages par monts et par vaux à la recherche du bonheur, d'une satisfaction créative, il raffine sa technique loin des influences du milieu québécois. Il revient toujours vers ses sources. espérant peut-être y trouver un nid ou il pourra couver et dire tout ce qu'il a dans la tête, dans les yeux et dans le coeur. Il est demeuré un inconditionnel, un idéaliste fragile toujours blessé par ceux qui l'entourent mais qui se relève après chaque chute avec un enthousiasme renouvelé. Collectionneur d'amitié et d'amour, victime de sa sensibilité, missionnaire sur les bords, innocent exploité à la Marc-Aurèle Fort i n, i l est de ces gens entourés de rêves tels les troubadours du Moyen-Àge chantant de par les routes des contes qu'ils inventent. Comme eux, il arrache ici et là la pitance qui lui permettra de poursuivre sa route. À l'horizon se dessinent de nouvelles voies qui le conduiront, il en est sûr, vers un paradis où les artistes sont aimés et compris. Aurions-nous trouvé notre Van Gogh ou le fantôme de Fortin? Son talent et ses oeuvres sont sculptés dans le même granit et avec la même rage.
Jean Paul Ladouceur
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